La tribu de Rayon de soleil Shaina

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Le chant du maïs

« C'était le mois de juillet, il y a plusieurs années de cela, j'étais
invité pendant quatre semaines à daytona , dans la reserve des sioux. Cela faisait trois semaines qu'il n'avait pas plu et les terres suffoquaient sous l'
emprise des chaleurs torrides. C'était le milieu de la journée et mon hôte s
'était assoupi paisiblement dans la fraîcheur de sa maison de pierre. Je ne
pouvais pas rester en place. Je fermai doucement la porte moustiquaire
derrière moi et je m'enfonçai dans la chaleur de la kisnovi, la place du
village.

Je cherchai du regard à déceler un quelconque mouvement mais tout était
aussi calme qu'à minuit. Seul un chien remua pour ne rien perdre du peu d'
ombre de midi. Tout le reste du village semblait respecter le rituel de la
sieste profonde que Tawa, le Père-Soleil, leur imposait quotidiennement.

- « Juste les chiens fous et les anglais au soleil de midi » murmurai-je d'
un ton rêveur. Je ne savais même pas où j'allais en descendant le bord de la
mesa, sur un sentier qui avait été, il y a longtemps, picoré dans les roches
tendres, durant des jours plus frais.

Lorsque j'atteignis le bas de la falaise, je vis un lézard qui se faufilait
hâtivement sur un chemin poussiéreux. Je le suivis alors, comme si cette
créature me guidait. Après une marche d'environ un quart d'heure, le sentier
bifurqua soudain vers le nord, autour d'un tas d'éboulis. Avant que je
puisse voir de l'autre côté des rochers, j'entendis faiblement une voix qui
chantait. Je ralentis mon pas et risquai un regard.

Il y avait devant moi une étendue de maïs, la plus vaste qu'il m'ait été
donné de contempler dans cette région. Elle était si grande qu'elle ne
semblait pas pouvoir être mon grand-pere. Je ne voyais encore personne mais le chant devint plus clair.
Je devinai que c'était la voix douce et puissante d'un vieillard. Mais où
était-il donc ? J'attendis encore quelques minutes, en écoutant ce champ de
maïs qui chantait. Et puis soudain, des touffes vertes de maïs émergea une
tête blanche qui au fil des  rangs, se mouvait lentement sans cesser de
chanter.

Ce champ de maïs, en plein milieu de l'été, était magnifique et luxuriant.
Il y avait à peu près une douzaine d'épis qui mûrissaient dans chaque
touffe, et une évaluation rapide m'indiqua qu'il y avait sans doute 1200
touffes de plants de maïs.
Le sol était sec et parcheminé à la suite de la longue sécheresse et,
cependant, le maïs ne montrait que peu de signes de fléchissement, au
contraire de la plupart des autres champs que j'avais pu observer tout
autour du village. Les plaintes que j'avais entendues de la part des
fermiers vivant près de la maison où je demeurais m'avaient laissé penser
que tout le maïs dépérissait de soif. Pourtant, ce champ semblait tout juste
avoir été béni par la pluie !

Je remontai tranquillement le long du chemin menant au village, sans être vu
par le vieillard. Mon hôte était éveillé et me demanda où j'étais allé.
Lorsque je lui expliquai ce que j'avais vu et entendu, l'intérêt qu'il
témoignait pour l'objet de mes errances se transforma en sourire amusé.

- « Je vois que tu as trouvé le champ de Titus » dit-il, en émettant un
petit rire étouffé.

- « Mais pourquoi ce champ est-il si resplendissant ? Possède-t-il une
source d'eau secrète ? »

Grand-père se contenta de rire. - « Bien sûr que non. Mais il possède
Navoti. »

- « Qu'est-ce que cela ? » demandai-je en pensant que peut-être il existait
un fertilisant secret accessible seulement à certains clans.

-         « Il possède la Voie Hopi » m'expliqua Grand-père, après une pause
pensive.

-   « Il connaît les vieux chants qui rafraîchissent ses enfants maïs. Il
récite ses prières correctement pendant le semis. Et, ce qui est plus
important que tout, il sait qu'il ne faut pas se faire du souci, car l'
angoisse nuit aux plantes tout autant que la sécheresse. Plutôt que d'
angoisser, ce qui rendrait ses enfants nerveux, il va vers eux dans la
chaleur du jour et il leur chante les vieux chants qui sont, pour ses
enfants, source de courage. »

- «  Mais Grand-père, les autres hommes s'aperçoivent sûrement de la
différence de son maïs. Pourquoi n'apprennent-ils pas ses chansons et
pourquoi ne les chantent-ils pas ? »

Mon vieux grand pere  soupira.

- « Cela ne servirait à rien. Navoti ne vit plus dans les semences des
autres. »

A la fin de ce mois important que je passai sur la mesa, je repartis en
voiture vers le nord, en longeant la vallée  Grande, pour rejoindre
la reserve . Lors de mon passage à travers chacun des
dix-neuf  états , je ressentis comme si quelque chose m'appelait. Je m'
aperçus, peut-être pour la première fois, combien peu les anciennes cultures
étaient pratiquées, même la luzerne.

Je ressentis comme si c'étaient les semences qui m'appelaient. Je pris
conscience que la course du pouvoir que je ressentais était piégée dans les
appentis, les pots de terre, dans les boîtes de café et dans les seaux
remisés dans des coins sombres ; elle l'était  également dans les vieux
tapis de maïs tressé.

Les graines qui m'appelaient étaient les vieilles graines, récoltées avant
la venue des supermarchés, avant la venue des petits sachets en aluminium
que l'on trouve sur les étagères des boutiques au début de chaque printemps.

C'étaient les graines dont Grand-père m'avait parlé ; celles qui possédaient
encore le Navoti des âges passés. Après quelque cinquante années, leur
vitalité était intacte. Le climat sec des hauts-plateaux avait favorisé la
conservation d'un ancien pouvoir qui vivait à l'époque où les hommes
chantaient pour leurs plantes. C'est vers moi, maintenant, que ces semences
envoyaient leurs chants dans l'espoir d'être entendues, avant de s'évanouir
pour toujours dans l'oubli. »

Les autres peuples indiens le connaissent souvent comme « le joueur de flûte bossu ». Sa silhouette unique a été dépeinte, au fil des siècles, sur de nombreuses pierres et poteries des deux Amériques. Pour beaucoup, la bosse de son dos est un sac de semences qu'il sème à tous vents. Quant à sa flûte, elle est la source de l' esprit insufflé dans chacune des graines.