Sioux ou Dakotas, Lakotas et Nakotas
Nom d'une pipe ! J'allais oublier le calumet !
Tous les récits des Européens sur les Amérindiens du Nord accordent une place aux cérémonies
du TABAC.
Aucun voyageur ayant réellement visité les indigènes de cette région ne pouvait passer sous silence une coutume
si importante qu'elle est devenue un stéréotype.
Et comme toujours au sujet des Amérindiens, ou des autres cultures, le
folklore passé au crible européen ne retient que ce qui est visible et l'interpréte à sa façon.
Le mot
Comme c'est assez souvent le cas pour l'Amérique du Nord, l'origine du mot est française.
En effet, les coureurs des bois de la Nouvelle-France ont parcouru les régions des Grands-Lacs
et du bassin du Mississippi-Missouri à la recherche de peaux, ouvrant la voie à des explorateurs officiels comme les Normands
Nicollet ou Cavelier de la Salle.
Calumet vient donc de la forme normanno-picarde de CHALUMEAU. L'origine en est le grec KALAMOS, par le latin CALAMUS,
désignant le roseau et divers instruments, comme une sorte de flûte, puis la pipe indienne.
Le tuyau est d'un bois tendre, facile à forer ou tarauder : saule, frêne, peuplier. Le
fourneau doit résister à la température de combustion du tabac ; il est fait de pierre, de préférence noire ou stéatite, mais
surtout d'une pierre tendre et rouge : la catlinite (du nom du célèbre peintre des Indiens du XIXe siècle, George CATLIN). Les peuples de langues sioux ont des légendes à peu près concordantes pour expliquer le prestige de ce minéral, dont la
couleur est due à une forte concentration d'oxyde de fer, qui ne se trouve que dans le Minnesota, à la carrière connue
actuellement sous le nom de Pipestone (sud-ouest du Minnesota).
De bois ou de pierre, la pipe indienne est toujours ornée.
(Terre Humaine/Plon) Tahca Ushte
(Cerf Boiteux) raconte :
Les carrières du Minnesota sont le seul endroit au monde où l'on puisse trouver cette pierre sacrée. On en a fait maintenant
un site historique, mais nous, Indiens, sommes autorisés à nous y rendre et à creuser la roche rouge avec laquelle nous faisons
le fourneau du calumet. Ces carrières sont au coeur de l'ancien pays des Sioux. Nos tribus orientales Wahpeton
(Ceux qui habitent parmi les feuilles), Sisseton (Ceux des marais), Wahpekute
(Ceux qui tirent parmi les feuilles) ont possédé cette terre jusqu'en 1851, où elles ont été contraintes de les céder aux
Blancs. Mais nous avons passé un traité d'après lequel nous pouvons toujours y aller pour nous procurer la pierre sacrée.
À nos yeux, le calumet est comme une bible ouverte. Aux Blancs il faut l'abri d'une église, un prêcheur et un orgue pour
être en humeur de prier. Pour nous Indiens, il n'y a que le calumet, la terre sur laquelle nous nous tenons assis et l'immensité
du ciel. L'Esprit réside quelque part. Cette fumée du calumet s'élève droit vers le monde de l'Esprit. Mais il s'agit d'une
force qui agit dans les deux sens. Le pouvoir descend en vous avec la fumée, par le tuyau du calumet.
Le tabac
En fait, ce qu'on fume dans le calumet n'est pas vraiment du tabac... Ne vous imaginez
pas non plus que ce soit un certain végétal aux propriétés stupéfiantes !
Dans le calumet on fume du kinnikinnik (" mélange " en ojibwa) ou chanshasha.
Ce produit est l'écorce interne séchée de l'aulne rouge (parfois d'espèces de troènes). Son amertume oblige d'y ajouter une
part égale de tabac et un soupçon de plante odoriférante. La préparation de ce mélange est rituelle.
Le tabac indigène
(nicotina rustica et espèces voisines) était cultivé par certaines nations ou récolté dans la nature. Les Européens introduisirent
ensuite le" vrai " tabac (nicotina tabacum) d'origine sud-américaine.
Extraits du cycle légendaire
La catlinite
(Terre Humaine/Plon) Tahca Ushte (Cerf
Boiteux) :
Un jour les eaux, tel un océan, submergèrent les prairies. Parmi les hommes vivant en
ces temps très reculés, il y en eut qui se réfugièrent au sommet d'une haute montagne. Mais il s'agissait d'un déluge. Les
eaux gagnèrent jusque là, les roulèrent dans leurs flots, ravageant les terres et anéantissant dans leur violence toutes créatures
vivantes.
La chair et les os humains se transformèrent en une monstrueuse nappe de sang. Le sang se coagula, et au bout
d'un certain temps, il se solidifia en catlinite rouge. La catlinite existe toujours dans le sud-ouest du Minnesota, seul
endroit sur la Terre où l'on puisse trouver cette pierre sacrée, couleur du sang.
Une jeune et belle femme survécu au déluge. Alors que les eaux la cernaient, un aigle immense émergea des nuages et fondit
sur elle, l'emportant sur une haute montagne où elle fut à l'abri des flots. Elle donna naissance à des jumeaux qui grandirent
et devinrent les ancêtres de la nation sioux.
La descente de la Pipe Sacrée
(Terre Humaine/Plon) Tahca Ushte (Cerf
Boiteux) :
Cela s'est passé longtemps avant que nous n'ayons des fusils et des chevaux, et la vie
du chasseur était dure et hasardeuse. Parmi les Sioux, les Sans Arc (Itazipcho) n'avaient
pas mangé de viande depuis longtemps. Ils décidèrent de dépêcher deux éclaireurs, espérant qu'ils rencontreraient des bisons.
(Histoire/Payot) Héhaka Sapa (Élan Noir)
raconte :
Les deux Lakotas étaient partis à la chasse et se tenaient à l'affût sur une colline ; ils virent alors au loin, à l'instant
même où le soleil se levait, quelque chose qui s'avançait dans leur direction d'une façon étrange et merveilleuse. Quand cette
chose se fut approchée, ils s'aperçurent que c'était une femme très belle, vêtue de blanches peaux de daim et portant un sac
à franges sur le dos. Alors l'un des deux hommes eut des pensées impures et en fit part à son ami ; mais celui-ci lui dit
de ne pas avoir de telles pensées, car c'était là sûrement une femme wakan, une femme sacrée.
Cette
femme fut bientôt à proximité ; et après avoir déposé son sac, elle demanda à celui qui avait des intentions impures de venir
près d'elle. Comme le jeune homme s'approchait de la femme mystérieuse, un vaste nuage les enveloppa tous les deux, et quand
peu après il se fut dissipé, la femme était toujours debout et à ses pieds gisait l'homme mauvais réduit à l'état de squelette,
et des serpents le rongeaient. La femme dit alors à l'autre, à l'homme bon :
Considère ce que tu vois ! Je viens au-devant de ton peuple et désire parler à ton chef Corne-Creuse-Debout
(Hehloghecha Najin). Retourne auprès de lui et dis-lui de préparer une tente spacieuse dans
laquelle il rassemblera son peuple et préparera ma venue. Je veux vous dire quelque chose de très important.
Le jeune homme se rendit aussitôt à la tente de son chef et lui narra tout ce qui était arrivé, que cette femme mystérieuse
venait lui rendre visite et qu'on devait préparer sa réception. Le chef Corne-Creuse-Debout disposait à cette époque
de plusieurs tentes démontées, et il en fit faire une grande loge, comme la femme l'avait demandé.
Ensuite, il envoya un
crieur avertir les gens qu'ils devaient mettre leurs meilleures robes de daim et s'assembler sans tarder dans la loge. Tous
étaient fort intrigués en attendant dans la vaste loge la venue de la femme céleste, et chacun se demandait ce qu'elle pouvait
bien vouloir leur confier. Bientôt les jeunes gens qui surveillaient l'arrivée de l'inconnue annoncèrent qu'ils l'apercevaient
au loin, s'approchant d'eux avec grâce et dignité ; et soudain la femme mystérieuse entra dans la loge, et en fit le tour
dans le sens de la marche du soleil, puis s'arrêta devant Corne-Creuse-Debout. Elle enleva le sac de son dos et, le
tenant avec les deux mains devant le chef, lui dit :
Regarde ceci et aime-le toujours ! C'est une chose très sacrée (lilla waka), et vous devez toujours
la considérer comme telle. Jamais un homme impur ne devra être autorisé à la voir, car dans ce paquet se trouve une Pipe Sacrée.
Avec elle, dans les hivers à venir vous enverrez votre voix à Wakan Tanka, votre Grand-Père et Père.
Ayant dit cela, la femme céleste retira du sac un calumet, ainsi qu'une petite pierre ronde qu'elle déposa sur le
sol. Dirigeant la Pipe par le tuyau vers le ciel, elle dit :
Avec cette Pipe de mystère vous marcherez sur la Terre ; car la Terre est votre Grand-Mère et Mère, et elle est sacrée.
Chaque pas qui est fait sur elle devrait être comme une prière. Le fourneau de cette Pipe est de pierre rouge ; il est la
Terre. Ce jeune bison qui est gravé dans la pierre, et qui regarde vers le centre, représente les quadrupèdes qui vivent sur
votre Mère. Le tuyau de la Pipe est en bois, et ceci représente tout ce qui croît sur la Terre. Et ces douze plumes qui pendent
là où le tuyau pénètre dans le fourneau, sont de l'Aigle Tacheté (Wambali Galeshka), et elles représentent
l'Aigle et tous les êtres ailés de l'air. Tous ces peuples, et toutes les choses de l'Univers, sont rattachées à toi qui fumes
la Pipe ; tous envoient leurs voix à Wakan Tanka, le Grand-Esprit. Quand vous priez avec cette Pipe vous
priez pour toutes les choses et avec elles.
La femme céleste toucha alors du bout de la Pipe la pierre ronde posée sur le sol et dit :
Avec cette Pipe vous serez reliés à tous vos parents : votre Grand-Père et Père, votre Grand-Mère et Mère. Ce caillou rond
qui est fait de la même pierre rouge que le fourneau de la Pipe, votre Père Wakan Tanka vous en fait don également.
C'est la Terre, votre Grand-Mère et Mère, et c'est le lieu où vous vivrez et augmenterez. Cette Terre qu'Il vous a donnée
est rouge, et les hommes qui vivent sur Elle sont rouges ; et le Grand Esprit vous a aussi donné un jour rouge et un chemin
rouge. Ils sont vénérables ; ne l'oubliez pas. Chaque aurore qui vient est un événement sacré, et chaque jour est sacré, car
la lumière vient de votre Père Wakan Tanka ; et vous devez aussi vous souvenir toujours que les hommes et tous
les autres êtres qui se tiennent sur cette Terre sont sacrés et doivent être traités comme tels. Désormais la Pipe de mystère
sera sur cette Terre rouge, et les hommes prendront la Pipe et enverront leurs voix au Grand-Esprit. Ces sept cercles que
tu vois sur la pierre signifient beaucoup de choses, car ils représentent les sept rites selon lesquels la Pipe sera utilisée.
Le
premier grand cercle représente le premier rite que je vais vous transmettre, les six autres cercles représentent les rites
qui vous seront révélés directement en temps voulu. Corne-Creuse-Debout, sois bon à l'égard de ces dons et à l'égard
de ton peuple, car ils sont sacrés. Avec cette Pipe, les hommes augmenteront, et tout bien viendra à eux. D'en-haut le Grand-Esprit
vous a donné cette Pipe afin que par elle vous puissiez avoir la connaissance. Soyez toujours reconnaissants pour ce grand
don ! À présent, avant que je ne parte, je désire te donner des instructions sur le premier rite suivant lequel ton peuple
devra utiliser cette Pipe. Que pour toi soit sacré le jour où l'un des tiens meurt. Tu devras alors garder son âme comme
je vais te l'expliquer, et ainsi tu gagneras beaucoup en puissance, car chaque âme fortifiera le dévouement et l'amour à l'égard
de ton prochain. Aussi longtemps qu'un des vôtres reste, avec son âme, auprès de ton peuple, par elle vous serez à même d'envoyer
votre voix au Grand-Esprit. Que soit également sacré le jour où une âme est délivrée et retourne à sa demeure, qui est Wakan
Tanka ; car ce jour-là quatre femmes seront sanctifiées et avec le temps elles porteront des enfants qui marcheront
dans le chemin de la vie selon le mystère, donnant un exemple à ton peuple. Regarde-moi, car c'est moi qu'ils prendront en
bouche, c'est grâce à ceci qu'ils deviendront saints. Celui qui garde l'âme d'une personne doit être un homme vertueux et
pur, et il doit se servir de la Pipe afin que tous, avec cette âme, envoient ensemble leurs voix au Grand-Esprit. Le fruit
de votre Mère la Terre, et le fruit de tout ce qu'elle porte, seront ainsi bénis, et ton peuple marchera alors selon le mystère
dans le chemin de la vie. N'oubliez pas que le Grand-Esprit nous a donné sept jours pour Lui envoyer votre voix. Aussi longtemps
que vous vous souviendrez de ceci, vous vivrez. Le reste vous sera révélé par le Grand-Esprit.
La femme céleste s'avança alors pour quitter la loge, mais se tournant de nouveau vers Corne-Creuse-Debout, elle
dit :
Regarde cette Pipe ! Rappelle-toi toujours combien elle est vénérable, et traite-la en conséquence, car elle te mènera
au but. Souviens-toi ! En moi sont quatre âges. Je m'en vais à présent, mais je veillerai sur ton peuple au cours de chacun
de ces âges, et à la fin je reviendrai.
Après avoir fait le tour de la loge suivant la marche du soleil, la femme-mystère sortit ; mais à une légère distance,
elle se retourna vers le peuple et s'assit. Quand elle se leva les hommes virent avec surprise qu'elle était changée en un
jeune bison rouge et brun. Alors ce jeune bison, s'étant éloigné encore un peu, se coucha et se roula, et regarda vers le
peuple ; et quand il se redressa, c'était un bison blanc. Il s'éloigna et se roula sur le sol, et devint un bison noir,
lequel s'éloigna encore, s'inclina devant chacun des quatre Quartiers de l'Univers, et disparut par-delà la colline.
(Terre Humaine/Plon) Tahca Ushte (Cerf
Boiteux) précise :
Péhriska Rúhpa (Deux Corbeaux), chef hidatsa (ou minitari ou gros-ventre) et son calumet
(par Karl Bodmer).
(Je n'ai pas trouvé d'illustration de Sioux proprement dit assez lisible et sans ©)
Le Joselyn Art Museum d'Omaha (Nebraska) |
La Femme Bison Blanc (la femme wakan Ptesan Win) avait en mains la Pipe Sacrée. Elle
tenait le tuyau de la main droite et le fourneau de la gauche, et c'est ainsi que nous avons tenu le calumet jusqu'à aujourd'hui.
Elle instruisit nos Anciens, leur montrant comment se servir de la Pipe. Elle la bourra de tabac d'écorce de saule rouge.
Puis elle fit le tour de l'autel dans le sens du soleil, ou des aiguilles d'une montre. Elle alluma ensuite un morceau de
viande sèche de bison - pendant de nombreuses générations, ce fut la seule manière convenable de s'y prendre, mais de nos
jours, nous nous servons évidemment d'allumettes la plupart du temps. Après cela, elle enseigna à prier avec le calumet, en
l'élevant vers le ciel, puis en le pointant vers la terre, et ensuite dans les quatre directions d'où le vent souffle.
Elle se tourna vers les femmes, leur disant que leur travail de leurs mains et le fruit de leurs entrailles sont bien ce
qui garde la tribu en vie :
La tâche qui vous a été donnée est aussi importante que celle du guerrier et du chasseur.
Ainsi le calumet sacré est aussi ce qui lie les hommes et les femmes dans un cercle d'affection. Il est le seul objet rituel
qui soit l'oeuvre commune de l'homme, pour son tuyau et son fourneau, et de la femme, pour sa décoration de plumes d'oiseaux.
Pendant une cérémonie de mariage indienne, l'époux et l'épouse se saisissent du calumet en même temps, et on leur passe aux
mains le lien d'étoffe rouge qui les unit pour la vie.
La Femme Bison Blanc dit aux enfants que les hommes et les
femmes oeuvrent pour eux. Qu'ils sont ce qu'il y a de plus précieux dans la nation, parce qu'ils représentent les générations
à venir, la vie du peuple indien, le cercle sans fin. Souvenez-vous-en et grandissez à votre tour et enseignez vos enfants
le moment venu.
La Pipe qui nous a été donnée par la Femme Bison Blanc est conservée par la tribu ; elle est son
bien ancestral le plus vénéré. On l'appelle la Pipe en Os du Petit Bison. Elle ne ressemble à aucune autre pipe (désaccord
avec Élan Noir). Son tuyau est fait avec le jarret d'un petit bison. Elle est enveloppée dans de la fourrure laineuse de bison,
elle-même enveloppée dans de la flanelle rouge. Des plumes d'aigle rouge, quatre petits scalps et des peaux d'oiseaux y sont
attachés. Son ancienneté l'a rendue fragile et friable. Elle est, depuis quatorze générations, sous la garde de la famille
Tête d'Élan, de la tribu Itazipcho (Sans Arc) de la nation sioux.
Outre la Pipe
en Os du Petit Bison, il revenait à cette famille de veiller sur un autre calumet révéré par la tribu, un des premiers faits
avec de la catlinite, de la façon enseignée par la Femme Bison Blanc. Cet ancien calumet servit dès lors de modèle
à tous les autres calumets (c'est ce calumet qu'Élan Noir considère donné par la Femme Bison Blanc). Il y est attaché
une plume d'aigle rouge. Cela en souvenir de l'aigle qui sauva la seule survivante du déluge, laquelle donna naissance aux
jumeaux qui à leur tour donnèrent naissance à la nation sioux. Cela en souvenir également de l'aigle, symbole de sagesse :
l'aigle est à nos yeux presque aussi important que le bison.
Après la dernière personne portant le nom de Tête d'Élan, la garde de nos deux pipes les plus vénérées
a été confiée à Stanley Air De Cheval puis à son fils Orval, qui font partie du clan Tête d'Élan. Orval est le dix-neuvième
dans la ligne de succession. Très peu, même dans notre propre tribu, ont vu ces deux pipes retirées de leur gaine spéciale.
Je suis l'un des rares hommes à qui il a été donné de les tenir dans ses mains et de les fumer. Ma vie devait en être profondément
changée.